par Lina Jahidi
La transformation digitale est aujourd’hui un impératif pour tout pays souhaitant moderniser son économie et améliorer l’efficacité de ses services publics. Engagé depuis plusieurs années dans cette dynamique, le Maroc cherche désormais à renforcer ses méthodes de pilotage.
Parmi celles-ci, la méthode agile s’impose comme un levier essentiel, reposant sur des cycles courts appelés « sprints », elle favorise l’adaptabilité, la collaboration et une livraison rapide des résultats. Dans un environnement technologique en constante évolution, cette capacité à réagir et à ajuster les stratégies en temps réel devient cruciale.
Dans ce contexte, l’agilité s’affirme comme une approche incontournable pour mener une transformation numérique dynamique et durable.
Le Maroc a récemment réaffirmé ses ambitions digitales. En septembre 2024, il a dévoilé sa vision numérique, portée par des projets structurants. Elle est dotée d’un budget d’environ 11 milliards de dirhams, l’équivalent d’environ un milliard d’euros. Ce budget vise notamment à former 100 000 jeunes aux métiers du numérique et à créer 240 000 emplois d’ici 2030.
Les parlementaires marocains ont notamment publié, en mai, un rapport sur l’intelligence artificielle, illustré par des exemples de projets numériques et des études de cas internationales notamment au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Toutefois, le rapport souligne des problèmes structurels majeurs dont l’absence de coordination entre les différents secteurs:
“Les séances d’auditions avec les secteurs gouvernementaux ont révélé une grande prise de conscience de l’importance d’adopter des solutions d’intelligence artificielle pour améliorer la qualité et l’efficacité des différents services. Cependant, malgré la diversité des initiatives, celles-ci se caractérisent par une certaine dispersion et un manque de coordination, chaque secteur développant sa propre vision de manière unilatérale.” Rapport sur l’intelligence artificielle (p.13)
Le rapport souligne également que malgré l’existence de partenariats, ceux-ci restent faibles, et les secteurs ont plus tendance à développer chacun leur propre vision. Empêchant, par conséquent, d’avoir une vision nationale globale et intégrée pour développer ce domaine (Rapport sur l’intelligence artificielle, p.166).
Un autre point d’attention du rapport concerne l’importance de la méthode agile dans la pédagogie dans le secteur de l’éducation et de la recherche:
“عادة هيكلة البرامج التعليمية في إطار هندسة بيداغوجية مرنة وذات طابع استباقي، لجعلها أكثر استجابة للتغيرات التي يحدثها الذكاء الاصطناعي، مع ضرورة إعادة النظر في الطرق الكلاسيكية المعتمدة في التربية والتكوين؛”
« Habituellement, la restructuration des programmes éducatifs s’inscrit dans le cadre d’une conception pédagogique flexible et proactive, afin de les rendre plus réactifs aux changements induits par l’intelligence artificielle, tout en repensant les méthodes classiques utilisées dans l’éducation et la formation. »
Rapport CESE “Quels usages et quelles perspectives de développement de l’intelligence artificielle au Maroc?” (p.307)
D’autres initiatives nationales ont également tenté de stimuler le débat autour de l’intelligence artificielle tel que la conférence GITEX Africa, organisée à Marrakech en avril 2025. Notre consultante Lina y a assisté et a notamment suivi l’intervention de M. Abdallah Deguig, expert en transformation digitale chez Wemanity et ancien président de la Fédération marocaine des Technologies de l’Information, des Télécommunications et de l’Offshoring (APEBI).
Membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), M. Deguig a contribué à plusieurs rapports clés sur le numérique. Le rapport 2018–2019 dressait un état des lieux de la transition digitale, en insistant sur une approche responsable et inclusive, notamment au sein de l’administration publique. Un rapport plus récent souligne les progrès accomplis mais alerte sur les retards persistants en matière d’infrastructures numériques. Il met également en lumière l’opinion des citoyens sur l’utilisation de l’intelligence artificielle. A la question “Comment percevez-vous le potentiel de l’intelligence artificielle pour améliorer le quotidien?”, 54% des répondant(e)s le jugent très prometteur et 30.67% plutôt prometteur (p.41).

Le rapport souligne par ailleurs l’importance de l’adaptation des cadres de gouvernance face à l’évolution rapide de l’IA, “ L’évolution rapide de cette technologie nécessite une vigilance constante, une adaptation continue des cadres de gouvernance et une collaboration internationale pour garantir son utilisation responsable et bénéfique” (p.27).
Pour M. Deguig, le Maroc ne manque ni de stratégie ni de vision. Chaque ministère élabore des feuilles de route cohérentes. Le vrai défi réside dans le manque de continuité, de coordination intergouvernementale et d’évaluation. Celui lui, le plan Maroc Digital 2030 est ambitieux et porteur de transformation, à condition de s’appuyer sur deux éléments fondamentaux :
En matière de digitalisation des services publics, M. Deguig salue les avancées mais plaide pour une logique de parcours usager intégré. Il ne s’agit plus que chaque ministère développe sa propre solution, mais de concevoir des services transversaux centrés sur les besoins des citoyens.
À titre d’exemple, il évoque le parcours d’un nouveau-né : inscription à l’état civil, identité numérique, carnet de vaccination— autant d’étapes qui pourraient être regroupées au sein d’un même processus fluide. Une telle approche suppose une culture de mutualisation entre les administrations et un changement profond des méthodes de travail.
Fort de son expérience à la tête de l’APEBI et de Wemanity, M. Deguig souligne que l’agilité doit aussi s’ancrer dans le secteur privé. La transformation numérique ne peut réussir sans une collaboration étroite entre acteurs publics et privés.
Il attire toutefois l’attention sur la fragmentation du secteur IT marocain, dominé par de nombreuses petites entreprises concurrentes (95% de l’économie nationale), au détriment de l’émergence de champions nationaux. Cela freine le développement de solutions locales innovantes.
Pour y remédier, il propose :
Afin de garantir une mise en œuvre efficace de la stratégie numérique nationale, M. Deguig recommande la création d’un Project Management Office (PMO), un bureau de gestion de projet, national dédié à la transformation digitale. Cette instance serait chargée de :
Un exemple pertinent est Infocomm Media Development Authority (IMDA) de Singapour, un organisme statutaire chargé de promouvoir une économie et une société numériques dynamiques inclusives. Ce modèle pourrait inspirer une mise en place similaire à l’instance nationale.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’une vision claire, de talents qualifiés et d’un écosystème en construction. Ce qui fait défaut, selon M. Deguig, ce n’est pas la volonté ni la stratégie, mais un pilotage agile, structuré et cohérent pour concrétiser les ambitions formulées.
Dans ce contexte, la méthode agile ne se résume pas à une technique de gestion. Elle représente une philosophie de gouvernance apte à guider le Maroc vers une digitalisation inclusive et résiliente. Sa mise en œuvre pourrait faire toute la différence entre une promesse numérique et sa réalisation effective.
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